L’Aiki, un concept phare des arts martiaux japonais. Mais également un mystère aux mille définitions, parfois contradictoires, souvent incomprises.
Quand on pense au terme Aiki, c’est forcément l’image de l’Aikido qui vient à l’esprit. L’interprétation du principe qu’en faisait son fondateur, Ueshiba Morihei, est empreint de philosophie et de cosmogonie étroitement liées à la religion Omoto. Et c’est sans doute à travers l’influence de ce dernier, lui-même fortement guidé par son maître spirituelle, Deguchi Onisaburo, que le terme Aiki fut associé à l’école ancêtre de l’Aikido, le Daito ryu.
Il est désormais bien établi que Takeda Sokaku était issu du lignée modeste, d’origine paysanne, et que contrairement au décorum qui fut construit de toute pièce dans le but de fournir au Daito ryu, une continuité historique remontant à la famille Minamoto et à l’empereur Seiwa, l’école Daito ryu est un courant martial datant de la fin du XIXème siècle, voir du début du XXème.
C’est d’ailleurs sous l’appellation de Daito ryu Jujutsu que Takeda propagea tout d’abord son enseignement. Et bien que l’Aiki ait été au cœur de la technique bien avant cela, il faut attendre l’année charnière, 1922, pour voir apparaitre le terme Aiki sur les registres d’inscription (Eimeiroku) et les certificats délivrés par Takeda. Pour beaucoup d’historiens c’est sur la suggestion de son élève, Ueshiba, lui-même inspiré par Deguchi, que Takeda fut convaincu de faire son ajout au nom de l’école, désormais connu sous le nom de Daito ryu Aiki Jujutsu.
Il semble évident que ce qu’entendait Takeda par Aiki était fort éloigné de la définition qu’en donnait son disciple Ueshiba. De même leurs nombreux élèves respectifs, ont pour bon nombre d’entre eux, démontrés des disciplines reposant sur des Aiki parfois fort différents
Mais bien avant cette période, le concept Aiki, le principe Aiki, était déjà connu d’une part de certains cercles martiaux mais également du grand public, notamment à travers un petit ouvrage, Budo Hiketsu Aiki no Jutsu, qui , étrange coïncidence, fêtait en 1922 à la fois ses 30 ans et sa vingtième réédition.

合氣之術 明治二十五年 秘訣
Aiki no Jutsu 1892 Les secrets de l’enseignement
En ce début d’année 2026, j’ai eu la chance qu’on fasse parvenir un exemplaire original de cet ouvrage. C’est davantage pour sa valeur symbolique que le livre trouve de l’intérêt à mes yeux mais il me semblait important de le faire connaitre à un plus large public.
C’est pourquoi je vais ici présenter des extraits de la traduction de Budo Hiketsu Aiki no Jutsu (武道秘訣 合気之術), « Les secrets des arts martiaux, la technique de l’Aiki », publié en décembre 1892, sous la plume d’un pseudonyme Bukotsu Koji (武骨居士).
Si Koji (居士) fait référence à un titre bouddhiste réservé aux laïcs, on peut traduire le terme Bukotsu par « rustique », non rafiné ». En utilisant ce nom, l’auteur se voit comme une personne humble se consacrant à la voie des arts martiaux.
Même si comme on l’apprit plus tard, l’homme se cachant derrière Bukotsu Koji n’était pas un maître d’arts martiaux, il ne fonda aucune école de combat, son livre connu un immense succès populaire, en 1922, soit 30 ans après sa publication initiale, on célébrait sa 20ème réédition. C’est d’ailleurs à cette occasion que le nom civil de l’auteur, Kondo Yoshizo (近藤嘉三) fut officiellement associé au pseudonyme de Bukotsu Koji.
Kondo Yoshizo, présenté comme un employé du ministère de la Maison Impériale, se devait de par sa position garder une certaine réserve, et son alias de Bukotsu Koji lui permettait de publier ses recherches personnelles sans engager son statut officiel.
Intellectuel du Budo, brillant analyste du domaine martial, Kondo Yoshizo fut un précurseur dans la compréhension de l’intention psychologique conduisant à la supériorité martiale. Il popularisa le concept d’Aiki auprès du grand public, avant même que Takeda Sokaku, et par la suite son élève Ueshiba Morihei, ne le rende célèbre.
Budo Hiketsu Aiki no Jutsu peut être considéré comme l’une des premières tentatives de théorisation « scientifique » et psychologique de l’Aiki. Contrairement à l’idée assez répandue consistant à voir dans l’Aiki une technique corporelle de manipulation des articulations ou du centre de gravité, pour Bukotsu Koji, l’Aiki consiste à lie l’intention de l’adversaire avant même qu’il n’attaque, c’est ce qu’on appelle Dokushinjutsu, la lecture de l’esprit.
Pour Bukotsu Koji, le secret de l’Aiki ne résidait pas dans les rouleaux anciens mais dans le cerveau du pratiquant. Il voyait l’Aiki comme une capacité cognitive et nerveuse. À l’Aiki (合気), aspect passif, interne d’une certaine force, il associait le Kiai (気合) comme aspect actif, externe.
Il semble qu’avant lui, le terme « Aiki » demeurait un secret d’initiés jalousement gardé dans certains courants martiaux comme le Daito ryu. Budo Hiketsu Aiki no Jutsu fut l’un des premiers livres à vulgariser le concept pour le grand public.
Voici ce qu’on trouve dans la préface:
S’il existe en ce monde une chose profonde et mystérieuse, l’art de l’Aïki est assurément ce qu’il y a de plus subtil et d’insondable. Cet art de l’Aïki constitue l’arcane suprême des arts martiaux de notre Terre Divine (le Japon) ; celui qui en maîtrise la quintessence possède une technique exclusive aux fils de la Terre Divine. Ah, qu’il en soit ainsi ! C’est pourquoi les habitants de notre pays, même s’ils n’ont pas encore véritablement atteint la maîtrise de l’art de l’Aïki, possèdent tous nécessairement, pour peu qu’ils soient versés dans la voie des armes, une certaine part de ce Kiai (énergie spirituelle). Cela tient véritablement à la nature même des guerriers de notre Terre Divine. En d’autres termes, c’est une faculté acquise grâce à la splendeur des montagnes et des rivières de notre terre, à la clémence de son climat, à l’équilibre de ses saisons et à la vivacité spirituelle de notre race.
Il est presque impossible qu’un étranger puisse acquérir cela. Certes, on dit avoir aperçu quelque chose de semblable chez l’empereur français Napoléon Ier, mais c’est là une rareté parmi les raretés, que l’on ne saurait considérer comme une règle générale. Même si l’on voulait admettre que cela existe ailleurs, ce ne serait qu’un pur accident, insuffisant pour affirmer que cet art y réside véritablement. À l’origine, le Kiai de l’art de l’Aïki réside en un lieu qu’il est presque impossible d’exprimer par les mots ou les traces écrites. Comment pourrait-on le mesurer avec des instruments tels qu’une règle ? C’est dans ce domaine où la mesure est impossible que réside la vivacité spirituelle des Japonais : ils savent percevoir ce Kiai et l’utiliser pour se mouvoir, avancer ou reculer. C’est un talent dont les Japonais ont l’exclusivité. À l’inverse, les étrangers, dans toutes leurs actions, sont incapables de faire quoi que ce soit s’ils n’ont pas recours à des procédés mécaniques.
C’est un état de fait bien pitoyable. Dans tous les aspects de la société, c’est dans le domaine de la nature spontanée, là où il n’y a ni règle ni machine, que réside l’énergie vitale de l’action. Par conséquent, là où l’on applique une mesure et où l’on utilise une machine, l’énergie vitale disparaît et l’action est déjà morte. C’est une loi de la nature contre laquelle on ne peut lutter. Les Chinois, par exemple, discourent souvent sur le « Ki » (souffle/énergie), mais ils ne font que le professer oralement ; aucun n’a acquis physiquement l’art pratique de l’Aïki. Les Occidentaux, quant à eux, fabriquent d’habiles machines et les utilisent, mais ils ignorent l’art de l’Aïki naturel et spontané qui se passe de machine. Or, c’est une immense chance pour les Japonais que leur sagacité leur ait permis de comprendre seuls cet art de l’Aïki. C’est pour cette raison que les Japonais, dans les arts martiaux, ne cèdent jamais un seul pas face aux étrangers. C’est là un caractère national véritablement admirable. Que l’on considère l’époque des Trois Royaumes en Chine (Wu, Wei, Shu), l’apogée de la Grèce et de Rome, ou la France au temps de l’empereur Napoléon Ier : bien que ces époques soient célèbres pour leur puissance militaire, que valent-elles comparées à nos ères Genki et Tensho, où tout le pays n’était que soldats et où il n’y avait pas un officier ou un homme dont le corps entier ne fût fait de courage ? Ils ne sont absolument pas de taille face à nous. C’est seulement parce qu’ils ont vécu à des époques différentes et n’ont pas eu à disputer la suprématie militaire avec nous qu’ils ont pu bâtir leur renommée. Si ces nations avaient été contemporaines de nos ères Genki et Tensho et nous avaient affrontés, il ne fait aucun doute qu’elles auraient été foulées aux pieds par nous. En vérité, les guerres civiles des ères Genki et Tensho furent l’apogée des arts martiaux, que l’on pourrait qualifier de « fleur de la chevalerie ». Il est donc naturel que de cette fleur martiale ait fini par naître le fruit de l’art de l’Aïki, transmis jusqu’aux générations futures pour demeurer exclusivement entre les mains de nos compatriotes.
Cependant, depuis la Restauration (Meiji), les méfaits de la faiblesse littéraire ont fait que l’art de l’Aïki s’est caché on ne sait où. Aujourd’hui, on n’en voit presque plus aucune trace. À une époque où le monde devient de plus en plus un univers de force brute, où les nations européennes — à commencer par le Lion britannique et l’Aigle russe — aiguisent leurs griffes et leurs crocs tels des loups et des chacals, s’observant avec convoitise pour profiter de la moindre faiblesse d’autrui, l’heure n’est plus à l’oisiveté face aux périls imminents. En vérité, le monde diplomatique actuel, même en temps de paix, est secrètement enveloppé par la fumée des canons et la brume du salpêtre ; la perspective de massacres sanglants a de quoi glacer le cœur. Pourtant, tout cela est dissimulé sous des visages souriants. C’est ce qu’on appelle « le couteau caché dans le sourire ». Hélas, quel monde de force brute et de danger extrême ! En de tels moments, le besoin de maîtriser les techniques supérieures des arts martiaux est comparable à l’attente des nuages et de l’arc-en-ciel lors d’une grande sécheresse, ou à l’espoir de voir le soleil durant les longues pluies. C’est l’urgence de la situation qui m’a poussé à rédiger ce livre, afin de publier largement les arcanes des arts martiaux de la Terre Divine — l’art de l’Aïki — et de cultiver ainsi l’énergie vitale des fils de notre nation. Que ces quelques mots servent de préface.
Novembre de la 25e année de Meiji, écrit par Bukotsu Koji.
