Cet article a été publié pour la première fois dans AikidoEurope, l’organe de publication de la Fédération Européenne d’Aïkido. L’article est issu du texte anglais disponible sur le site https://aikidosphere.com/nt-e-budo.

Nobuyoshi Tamura, Shihan, 8e dan

À l’heure actuelle, de nombreux Budos prospèrent en Europe comme en Amérique, avec de plus en plus de pratiquants. Pour des pratiquants du Budo tels que nous, cela devrait être un sujet de réjouissance.

Cependant, tous ces Budos, si différents les uns des autres, qui apparaissent soudainement me m’étonnent et me laissent perplexes. Je ne parle pas des anciens Budos, qui redécouvrent la lumière depuis longtemps cachée, et qui sont aujourd’hui jugés meilleurs qu’ils ne l’étaient auparavant. Cela, au contraire, me réconforte et me plaît. Je parle plutôt de ces Budos qui mélangent et ajoutent un art martial à un autre, et qui sont empreints de couleurs et de parfums mystérieux venus d’Orient.

S’il est vrai que l’homme en société est contraint de modifier cette société afin de l’adapter à chaque génération parce que le monde est en mouvement, c’est aussi normal que de faire évoluer les techniques, la culture et la civilisation. C’est la condition même de l’existence. Ainsi, le Budo peut également être modifié dans sa forme. Mais est-il bon de changer un Budo de manière aussi fondamentale ?

Au Japon, on dit qu’on ne peut pas greffer du bambou sur un arbre ordinaire. Si par hasard une telle greffe réussissait, quel en serait le résultat : un arbre ou du bambou ? Comment l’appelleriez-vous ?

Cette prolifération des arts martiaux en Occident s’explique peut-être par le fait que les Occidentaux n’ont souvent pas une bonne conception des Budos. Il est vrai que moi-même je ne suis pas capable de donner une bonne explication de ce qu’est un Budo. L’histoire du Budo est deux fois millénaire. Au cours de ces deux mille ans, le Budo, selon l’époque, la région, les hommes, a certainement présenté de nombreux visages. Cependant, au fond du cœur de chaque Japonais vit aujourd’hui, à notre époque, un sens profond du Budo et, en tant que Japonais, je peux peut-être essayer de vous donner une explication qui pourra vous être utile.

À l’origine, BU = voies du combat armé ; ainsi, la méthode pour tuer, la méthode de guerre. Plus tard, BUDO = voie du maintien de la paix, méthode pour éveiller chez les hommes le sens de la vie. Le combat a changé d’objectif. Est-ce bien certain ? L’origine du mot soldat se trouve chez les Romains dans l’expression : celui qui reçoit le sel, plus tard celui qui reçoit la solde, c’est-à-dire qui est payé pour cela.

Au Japon, nous disons MONO NO FU, l’homme armé. MONO = armé, FU = homme. Avec le même sens : TSUA MONO (TSUA = TSUBA). Nous disons aussi MASURAO, un homme de valeur, de qualité. Un homme de guerre supérieur à un autre guerrier. Puis, avec le temps, nous arrivons au Samouraï ou BUSHI, homme de guerre dont la caractéristique principale est la loyauté. BUSHI, homme de guerre dont la loyauté dure jusqu’à ce que son corps soit broyé et que ses os deviennent friables. L’étude du Bushi est ainsi le défi lancé à la mort. Son choix : la mort sans regret, sans attachement à la vie. Le sens de sa vie réside dans le don de sa vie. Sauvegarder la vie du chef de maison auquel il appartient. Tel est le BUSHIDO ou la voie du BUSHI. Pour nous, Japonais, le BUSHI est l’image parfaite de l’homme.

Poursuivons notre interprétation.

Dans une société, celui qui porte des armes est incontestablement très fort. Il lui serait facile d’utiliser ce pouvoir au détriment des autres. Chacun éprouve normalement de l’affection pour lui-même. Il lui est donc difficile de maîtriser son ego pour vaincre ses désirs. Il doit être fort.

C’est ainsi que le Samouraï ou BUSHI doit non seulement pratiquer les arts martiaux, mais aussi posséder de profondes qualités spirituelles afin de devenir toujours meilleur. Il doit s’envelopper, comme d’une seconde peau, de culture morale. Cela, chacun doit pouvoir le voir, le percevoir. Pour nous, Japonais, le Samouraï est en fait celui qui porte dans la vie quotidienne la totalité des qualités acquises. Ainsi, le Samouraï s’approche au plus près du type d’homme parfait.

Expliquons-nous.

Être simplement fort physiquement, adroit dans le maniement des armes, ne signifie rien d’important. L’attitude, la tenue générale caractérisent, même dans la défaite, le véritable SAMOURAÏ. Ainsi au Moyen Âge, après avoir perdu une guerre ou rendu un château, le seigneur se sacrifiait ainsi que sa propre famille à condition que son peuple et ses subordonnés soient épargnés et restent libres. Lors de la Seconde Guerre mondiale, l’Empereur du Japon, en rencontrant le général MacArthur, lui a offert, en tant que responsable, sa vie et celle de sa famille en lui demandant de ne pas faire de mal au peuple japonais. Pourtant, il s’était opposé à la guerre dès le début.

De telles actions sont pour nous le BUSHIDO ou la voie du BUSHI. Est-ce clair ?

Abordons un autre aspect de la question.

En Europe, à l’heure actuelle, beaucoup traduisent BU par « arrêter la lance ». Cependant, le sens original de BU se traduit par lance et pied ; une combinaison de la lance et du pied. C’est donc quelqu’un qui tient une lance devant son pied ; l’attitude d’un homme debout tenant une lance, les pieds bien ancrés au sol, symbole d’un homme fort, physiquement fort et armé. Armé au service des autres, du pays par exemple, gardien du pays si vous voulez. Avec cette image du don total de soi, c’est pour le Japonais le symbole de l’homme véritable. Je vais m’expliquer et insister davantage.

Les animaux ont des dents, des griffes, des sabots ; les hommes ont le katana, la lance, les arcs et les flèches. Les utiliser pour soi-même, c’est se comporter comme les animaux ; les utiliser pour la paix, et non pour soi, c’est, si vous voulez, la voie de l’homme. C’est dans ce sens que BU a été traduit par « arrêter la lance ».

Mais recevoir des coups sans pouvoir se protéger n’est pas du BUDO, on ne peut pas parler de BUDO dans ce cas. Si les soldats ne peuvent pas défendre leur pays, que deviendra la population ?

Pendant la dernière guerre, la Norvège avait une armée de treize mille hommes et quatre-vingts avions anciens, une situation militaire déplorable. L’armée allemande a occupé la Norvège en trois jours. Durant la même période, la Suisse, pays neutre, possédait cent quatre-vingt mille soldats, cent vingt avions de type récent et cent vingt mille autres soldats plus anciens et bien entraînés. C’est la raison pour laquelle Hitler s’est tourné vers la Norvège.

Le BU d’un pays, le BU de chacun doit être constamment entretenu. Nous disons symboliquement qu’il faut toujours être prêt à écarter les étincelles qui tombent sur le corps. On doit conserver cette capacité d’intervention.

Tenir le fusil, défendre les faibles est l’image de l’homme. Mais si la nécessité d’utiliser ce fusil ne se présente pas, il ne doit pas être utilisé, jamais pour la satisfaction de l’ego. Le bon faucon garde ses serres rentrées.

Nous avons en japonais deux expressions :

C’est le même sabre, c’est l’homme qui l’utilise. Tuer en soi le désir de tuer équivaut à sauver la vie de quelqu’un. C’est le sens de KATSU JIN KEN. C’est, je crois, le sens qu’O-Sensei donnait à l’AMOUR.

Le BUSHI a le courage de frapper n’importe qui, n’importe quoi, n’importe quand, n’importe où, quiconque fait le mal ou lui-même. C’est certainement le vrai sens de l’amour, et posséder cette compréhension du mot amour fait le BUSHI, c’est-à-dire quelqu’un qui peut utiliser aussi bien SATSU JIN TO que KATSU JIN KEN, donc quelqu’un qui peut tuer si nécessaire. Si l’on ne possède pas cette faculté, KATSU JIN KEN ne signifie rien.

Il en va de même sur le plan technique. L’étude y mène. C’est le BUDO qui fait le BUSHI. Je ne voudrais pas que vous vous trompiez à ce sujet.

Par le BUDO, associé au travail du Bujutsu, on forge l’homme à la forte personnalité. Nous disons donc la voie du BUDO, l’abandon de soi pour SERVIR. Le BUDO découvre l’UN, découvre l’UNITÉ, la Paix entre les hommes.

JINMU est le nom donné au premier empereur du Japon. JIN = Dieu, MU = Bu qui se traduit par l’empereur du pays de l’ART MARTIAL. Il ne faut pas comprendre art martial au sens d’art de la guerre, mais au sens où le guerrier et Dieu ne font qu’un, ayant réalisé l’UN, appartenant à Dieu et possédant le pouvoir martial. Telle est la pensée profonde des Japonais, d’où la raison pour laquelle ce nom a été donné à l’Empereur. Tel est le vrai BUDO qui propose d’apparentes contradictions : l’adresse aux armes faite pour tuer et qui bâtit un monde harmonieux, lumineux, propre et juste.

Faites que les deux ne fassent qu’UN.

Je remets ces réflexions à votre méditation.

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