L’ouvrage « Etude des archives de la famille Kuki » de feu Miura Ichiro publié en 1941 comporte un passage intitulé :
Notes explicatives de l’auteur à propos du Shinden budo. Le Shinden budo fait référence aux arts martiaux avec le shinto en arrière-plan.
Aujourd’hui, Ueshiba Moritaka de Kishukumano est considéré comme une autorité de Koshikizukuri. Lorsque Mr Kuki et moi le rencontrâmes à Tokyo, récemment, Moritaka dit : « Mon budo est celui du Kukishinden ». Il m’apprit avoir certains rouleaux du Kukishinden tenshin hyoho et vénérer Ushitora no kimon konjin, à l’instar de la famille Kuki.
Il est évident que se sont ses efforts intenses qui l’ont amené à sa position actuelle ; cependant nous ne devons pas oublier que cette école d’arts martiaux est basée sur la vraie tradition du Shinden budo.
Ueshiba Moritaka ( ou Morihei) est le fondateur de l’Aikido. Mais peu de gens savent qu’il a appris les arts martiaux issus de la famille Kuki et que le prototype de l’Aikido est basé sur les enseignements du koshinto du Kukishin ryu et du Kukishinden.
Photo prise à proximité de la demeure des Kuki, le 23 novembre 1964.
Takaharu Kuki et Morihei Ueshiba
Morihei rencontra Kuki Takaharu pour la première fois au Omoto dojo, à Yotsuya, Arakicho, à la fin de Taisho ou au début de Showa, quand la demeure de la famille Kuki à Aoyama, Tokyo, existait encore.
En 1918, Morihei était adepte de la secte religieuse Omoto kyo, car il admirait Deguchi Onisaburo. Ce dernier lui proposa d’aller à Ayabe enseigner les arts martiaux, le centre Omoto se trouvait dans cette ville, à l’époque. Morihei déplorait qu’il n’y ait pas de professeur d’arts martiaux capables. Plus tard, visitant le temple Sensoji, à Asakusa Kannon, Tokyo, il observa un homme disputant une joute contre un jeune garçon merveilleusement habile. Morihei fut surpris et il interrogea l’homme qui lui répondit que c’était les arts martiaux de la famille Kuki.
Morihei fut profondément impressionné par le grand destin le liant à l’Omoto kyo et à l’art secret miraculeux. Il demanda donc à l’homme l’autorisation de devenir son élève. Tous trois pratiquèrent dans un coin du temple pendant un temps. L’homme appartenait à la famille Saito, le jeune homme se nommait Shun Goto, étudiant
en médecine et disciple de Saito. On dit que les arts martiaux de Saito était centré sur l’escrime, Morihei, lui, était spécialement intéressé par le Reijutsu, la spiritualité shinto. Saito semble avoir appelé cela, le Kuki reijutsu ; on peut y voir les traces du shinto des Kuki et de la spiritualité de Kurama qui est la source de l’école.
Après que Morihei est appris le Kukishin ryu et différents Reijutsu avec Saito, il commença à faire des recherches sur les arts martiaux de la famille Kuki. Il en vint à rendre visite à Mr Takaharu, le soke du Kukishin ryu. Ils devinrent amis dès leur première rencontre. Ils établirent le Takemusu aiki, ou pour être plus exact, le Amenomurakumo samuhara aikido, l’archétype de l’Aikido actuel.
La raison pour laquelle Morihei noma son art martial ainsi, vient de la révélation qu’il eut de Amenomurakumosamuhara ryuo alors qu’il s’entraînait et avait atteint l’état d’unité avec
la divinité du mont Hongu à Ayabe. On raconte qu’il fut embrassé par une lumière
dorée, dans le Senpo, c’est la preuve qu’il avait atteint le daitan. Le même phénomène est
nommé shinku dans le Tenshin hyoho, il en existe une description détaillé dans le
Hyohomichi shirubeshui de Shirai Tohu.
Au milieu de la seconde guerre mondiale, quand Morihei construisit le sanctuaire Aiki, à
Iwamacho, en Ibaragi, il demanda à Takaharu d’être le prêtre honoraire principal. Ce dernier
accepta et une cérémonie eut lieu, dirigée par Takaharu qui récita une prière shinto sur le
hoshukusai. Lors de cette occasion particulière, Takaharu permit le partage de l’un des
deux sho, trésor sacré du sanctuaire Kukimitama, en tant que wakemitama (partie d’une
entité spirituelle). Takaharu présenta aussi un kura (selle), apporté du sanctuaire
Kukimitama. Cela nous prouve le lien intime qui les unissait.

Kuki Takaharu, 26ème soke du Kukishin ryu
Après la guerre, Morihei visita souvent la résidence Kuki à Kobe. Il enseignait aussi le Takemusu aiki au Banshu takamikura dojo. Leur amitié continua encore longtemps. Il est dommage que le Takemusu aikido et la famille Kuki s’éloignèrent peu à peu après la mort de Morihei.

Ce qui suit est issu de l’ouvrage « Mikkyo et Bujutsu » publié en 2025.
La transmission ésotérique de la famille Kuki
Le nom de l’école Kuki Shinden ryu, souvent abrégé en Kukishin ryu 九鬼神流 est, je pense une appellation moderne, et s’est depuis répandu sous diverses formes principalement dans le milieu du Ninjutsu. N’étant pas spécialiste du domaine, et afin d’éviter toute confusion, j’utiliserai plutôt le terme de Kukishinden Tenshin Hyoho 九鬼神伝天真兵法, la stratégie de la vérité céleste de la transmission divine des Kuki. Ce nom plein de mystère désigne l’art martial associé à la famille Kuki, détentrice d’une lignée du shinto ancien, et cette tradition est donc étroitement associé au Koshinto (ancien shinto) et au Shugendo de la lignée Kumano Honzan. Même si ce système martial fut organisé au 14e siècle, son origine remonte à bien plus loin dans le passé, mais à l’époque, la famille Kuki ne portait pas encore ce nom, comme nous le verrons par la suite.
Le fondateur de la tradition martiale
Le fondateur de l’école se nomme à l’origine Fujiwara Ryushin 藤原隆真 et porte durant l’enfance pour prénom Yakushimaru 薬師丸. En effet, dans l’espoir d’avoir un enfant et que par la suite, la naissance se passe bien, la mère de Ryushin avait adressé des prières au Bouddha de la médecine Yakushi Nyorai 薬師如来, le maître des remèdes.
Il est possible que les kanji servant à écrire Ryushin 隆真 ait été à l’origine prononcé Takazane ou Takamasa.
Ryushin serait né vers 1317-1318 dans la région de Kumano Hongu. Fils de Fujiwara Doyu Shirohogan, qui avait la charge de superviser (Betto, superviseur de sanctuaire) le très important sanctuaire de Kumano Hongu (Kumano Hongu Taisha 熊野本宮大社). La famille Fujiwara constitue un des clans les plus influents du Japon et elle participa à la guerre qui opposa les Taira aux Minamoto au 12e siècle. Outre l’importance de la famille de Ryushin dans la région de Kumano du point de vue spirituel, son pouvoir était également lié au commandement de la marine de Kumano (Kumano Suigun 熊野水軍)
Ryushin avait des connaissances navales qu’il tenait de son père et la marine de Kumano, basé au sud-est de la péninsule de Kii, et qui contrôlait la mer intérieure Seto à travers des activités proche de la piraterie, était célèbre pour son rôle lors de la guerre de Genpei, et notamment pour son implication dans la bataille navale de Dan no Ura (1185) qui vit la victoire définitive des Minamoto sur les Taira.
La tradition martiale des sciences militaires que Fujiwara Ryushin avait reçu notamment de son grand-père Dojitsu portait le nom de Shinden Fujiwara Muso ryu 神伝藤原無双流, étude qu’il avait complété par les enseignements du Shugendo reçu de son père. Sa formation se compléta par un séjour dans un temple de Kyoto afin d’apprendre le bouddhisme Shingon. Par la suite, il se rendit sur le mont Kurama, que je n’ai plus à présenter si vous avez parcouru attentivement les chapitres précédents, afin d’y apprendre les arts martiaux. Ryushin jouissait d’une solide réputation d’expert du Kuji Ho et d’Onmyodo 陰陽道, un ésotérisme d’origine taoïste basé sur le Yin et le Yang, ainsi que sur la théorie des cinq éléments.
En 1335, il rejoint le camp de ce qu’on appelle la cour du nord sous les ordres d’Ashikaga Takauji 足利尊氏. En effet depuis deux ans alors, le Japon est en pleine guerre civile à la suite d’une scission de la maison impériale. C’est l’empereur Komyo qui est à la tête de la cour du nord, tandis que son frère Godaigo agit en qualité d’empereur de la cour du sud. Cette période que l’on nomme Nanbokucho s’étalera de 1333 jusqu’à 1392.
En 1336, Ryushin mène une attaque contre un fort de la cour du sud établi sur le mont Hiei, et remporte la victoire conduisant à la capture de Godaigo et de ses vassaux, qui se retrouvent emprisonnés dans un ancien palais impérial.
Témoin des mauvais traitements que subissent les captifs sous le joug d’Ashikaga Takauji, Ryushin se remet en question et reçoit en rêve une vision de Bishamonten qui lui ordonne de se hâter de sauver l’empereur Godaigo. S’inclinant à plusieurs reprises devant la divinité, Ryushin acquiert la solide résolution d’organiser le sauvetage du régent de la cour du sud avec l’aide de ses suivants fidèles. C’est ainsi que l’ensemble de la troupe s’enfuit avec Godaigo pour la ville de Yoshino.
Malheureusement, le général Ashikaga Tadayoshi, jeune frère de Takauji apprend l’évasion et lance à leur poursuite une importante armée de dix mille hommes, qui finit par rattraper les fuyards dans un col montagneux à la frontière des domaines d’Osaka et de Nara. Bien que piégé et en infériorité numérique, la troupe de Ryushin oppose une résistance farouche aux hommes de Tadayoshi, chacun optant bien entendu pour son âme de prédilection, pour Ryushin se serait une arme d’hast, le Nagamaki 長巻 ou alors le Naginata 薙刀. La différence entre les deux armes étant subtile, je me conterais ici de fournir deux illustrations. Cela importe peu finalement.
Dans une telle situation, devant un ennemi en surnombre, la seule solution était d’opter pour une lutte de stratégie et d’esquive. À un moment devant la rudesse des affrontements, Ryushin vit son arme se briser, un simple bâton lui restant en main. Se servant conjointement du Kuji no Ho et du manche brisé, il continua à se débarrasser de ses ennemis jusqu’à ce que fort heureusement des renforts arrive depuis Yoshino. L’empereur Godaigo fut mis en sécurité dans un temple du Mont Kinpusen, ainsi que les trois trésors sacrés du Shinto, le miroir Yata no Kagami 八咫鏡, le joyau Yasakani no Magatama 八尺瓊勾玉 et l’épée Kusanagi no Tsurugi 草薙の剣. L’empereur remercia Ryushin et sa bravoure, louant ses qualités de combattant, ce à quoi ce dernier répondit qu’il s’agissait de l’art secret du Kuji. Les paroles de Godaigo furent l’origine du changement de patronyme de Ryushin et de ses descendants
« Les kami sont témoins de votre loyauté. À partir de ce jour, votre nom de Fujiwara devient Kukami ».
C’est par un processus fort intéressant et pleinement dans le sujet de ce livre, qu’avec le temps, le nom de Kukami vint à être prononcé Kuki.

Le Tenshin hyoho (天真兵法) n’est rien d’autre que l’incarnation du stade le plus élevé du Senpo (taoisme) et de l’ancien shinto sous la forme d’un art martial.
Paradoxalement, apprendre le Kukishin ryu, le Hyoho bujutsu, signifie apprendre le senpo et le shinto. (NdT: On peut voir déjà à ce stade le complexe formé par pratique martiale et conception
spirituel) Cela veut dire que devenir shinjin (un homme véritable) ou kamito (une personne similaire à la divinité) est le but de cette école martiale.
Qu’est-ce que le Tenshin Hyoho ? (NdT: Tenshin hyoho signifie « statégie militaire de la vérité du ciel »)
Tenshin hyoho vise à augmenter la puissance du corps et atteindre l’unité avec l’univers, en rejetant la force physique. Le mot « puissance » fans ce contexte fait allusion à celle qui remplit l’univers et permet la mise en mouvement du monde. En s’emparant de cette puissance omniprésente, nous la transformons sous une forme raffinée et concentré appelé Tan (丹, le cinnabre). Avec l’oeuvre de l’énergie Ki (機, chance et opportunité, à priori un kanji différent du ki 気 évoqué habituellement dans les arts martiaux) produite lors de ce processus, on peut atteindre l’état de « non-soi », c’est-à-dire qu’il n’y aplus d’ennemi. C’est l’objectif final de Tenshinhyoho. On nomme cela Tenjin goitsu (天人合一, unité de l’homme et de la nature) dans le taoisme et Kannagara (随神, faire comme la divinité) dans le shinto.
(NdT: On peut remarquer que bien d’inspiration taoisme, ce mode de pensée rejoint le but ultime du zen)
Même si actuellement la formation du corps me semble la voie primordiale à suivre, les différentes méthodes de pensées afin de construire le mental ne sont pas à négliger. Un mental et un corps agissant de concert, sans décalage dans un sens ou dans l’autre… voici un objectif motivant. Après tout, c’est peut-être ça « avoir du ki ».
