
Pour quiconque éprouve de l’intérêt pour le shinto et également pour les aikidoka qui veulent tenter d’obtenir certaines clés leur permettant un début de compréhension du discours de Ueshiba Morihei, la lecture du Kojiki est un passage obligé, et pour être plus précis la lecture du chapitre I qui traite de cosmogonie, de mythologie, etc.
Le Kojiki ne peut être comparé à un texte fondateur comme la Bible, etc, il s’agit d’une compilation écrite de traditions orales, le tout retranscrit à l’aide d’idéogrammes chinois qui bien qu’ayant une valeur sémantique, n’étaient à l’époque (l’ouvrage fut finalisé en 712) utilisés que pour leurs valeurs phonétiques…bref, je ne vous cacherais pas que comprendre le ou les sens profonds du texte est loin d’être aisé.
A ceux que cela intéresse, je ne peux que vous conseiller la lecture des ouvrages de Jean Herbert, « Aux sources du Japon, le Shinto » et « Les dieux nationaux du Japon » qui sont la référence en langue française sur le Shinto en général et le Kojiki en particulier. Les deux ouvrages en question qui datent des années 1960 sont assez rares à trouver sous format papier, mais existent désormais en tant qu’e-book.
Alors certes Ueshiba sensei faisait constamment référence aux mythes, aux kami du Shinto, et je n’ai pas la prétention à l’heure actuelle de présenter une interprétation de ses pensées à la lumière du Kojiki cependant, dans un tout autre registre, Takeda Tokimune sensei, fils et héritier du célèbre Sokaku évoquait dans une interview que l’origine de son art (à savoir le Daito ryu Aiki Jujutsu, lui-même principale origine technique de l’Aikido) était lié à un art nommé Tegoi.
La nature du Tegoi est assez obscure, il semble qu’il s’agissait d’un concours de force qui donna lieu par la suite au Sumo. Tokimune sensei précise qu’un passage du Kojiki évoque ce type de lutte, à l’occasion d’une confrontation entre deux kami.
Dans ce passage, il est possible de voir dans la description qu’il est fait du duel une allusion au principe de l’Aiki, Aiki dans le sens que l’on adopte habituellement au sein des principaux courants du Daito ryu et qui est donc très éloigné de la définition de Ueshiba sensei.
Mais que raconte au final ce passage du Kojiki?
A un moment donné de l’histoire du monde, les kami du ciel (le monde de l’esprit) sous la direction d’Amaterasu Omi kami (le soleil) décident de demander aux kami de la terre (le monde de la matière), dirigé par Okuninushi no mikoto de se soumettre au petit-fils et héritier d’Amaterasu et de par conséquent d’accepter de lui remettre le contrôle de la Terre.
Plusieurs tentatives ayant échouées, un kami est finalement choisi pour régler le problème, mais ce dernier préfère dépêcher son fils Takemikazuchi no kami qui se rend donc sur Terre par le biais de Toribune no kami. Le kami Toribune no kami dont le nom signifie « bateau-oiseau » est en quelques sortes le véhicule à la mode à l’époque divine permettant de faire la navette entre le Ciel et la Terre. C’est du nom de ce kami que provient le nom de l’exercice, bien connu des aikidoka, « Ame no Torifune ». L’exercice en question ayant pour but de se mouvoir vers un autre stade de pensée.
Arrivée sur Terre, Takemikazuchi rencontra Okuninushi (le maître du grand pays) qui consentit à abdiquer à condition que ses deux fils soit d’accord. Si pour le premier, Yaekoto shironushi, qui était dans un premier temps parti chasser des oiseaux et attraper des poissons, ce fut chose aisée de le convaincre, il en fut totalement différemment du second, nommé Takeminakata.
Il apparut devant Takemikazuchi en portant sur le bout de ses doigts un énorme rocher. Et désirant mesurer sa force à celle de Takemikazuchi, il lui demanda l’autorisation de saisir la main de ce dernier. On peut considérer que le Tegoi consistait donc à soumettre son adversaire en lui saisissant le poignet.
Takemikazuchi se laissa volontiers saisir mais au contact de la main de Takeminakata, sa propre main se changea d’abord en glace puis en épée. Takeminakata eut peur et recula.
A son tour, Takemikazuchi s’empara de la main de Takeminakata et l’écrasa tel un jeune roseau et la jeta. Sur quoi Takeminakata s’enfuit et accepta par la suite de se soumettre. Certains virent dans la description de ce combat (la main qui devient comme la glace, la main qui se change en sabre, écraser le poignet adverse tel un jeune roseau) les prémisses du principe Aiki appliqué au combat.
Takemikazuchi no kami est un kami du bujutsu sanctifié dans le sanctuaire de Kashima. Il est intéressant de noter que certaines versions de cette même histoire fait intervenir en plus de Takemikazuchi no kami, un second kami, Futsunushi no kami, qui est lui sanctifié dans le sanctuaire voisin de Katori. Les régions de Katori et de Kashima ayant donné naissance à bon nombre d’écoles de Bujutsu.
Bien sur, ce conte peut être interprété à des niveaux forts différents, Jean Herbert y voit par exemple la description de la conquête de l’esprit (le ciel) sur la matière (la Terre). Yaekoto shironushi étant associé aux êtres vivants (oiseaux et poissons) tandis que Takeminakata à un rapport avec la matière inerte (le rocher).
Il est normal que la matière inerte offre une plus grande résistance à la descente des forces psychiques.
Bref, le Kojiki fait référence à bien des choses notamment en rapport avec le monde du Daito ryu et de l’Aikido et c’est également une approche fascinante d’un aspect de la mentalité japonaise.